Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans les rues en proie à une agitation vague et sans cause. Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?

Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.

La première fois, ce fut passage Choiseul. Je m'étais arrêté devant un empailleur qui avait cherché à démontrer par son étalage la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il la prouvait pour sa part en montrant combien un ours blanc, une fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny. (Car je lui donnais toujours ce nom, ne pouvant me résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)

Je me retournai et je me mis à courir; même costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se retourna. Comment avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure pâle et étiolée ne ressemblait en rien au beau visage rayonnant et surpris de Françoise.

--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout à fait désolé...

--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je suppose...

--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais la vérité est que je cherche quelqu'un et que...

--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain intéressée comme le sont toutes les filles de Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une histoire d'amour.

--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...

L'ouvrière haussa les épaules et dit tranquillement: