--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous n'aimez pas et de prendre cet air bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser la parole.
Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune femme ne manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas Françoise, du moins au sens où elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui flottait autour d'elle, quelque chose que m'apportait sa présence et dont l'absence me désolait.
Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil ne rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère des Colonies tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant à leur vue des photographies de pays lointains. Je m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le buste d'une jeune Tahitienne, dont la gorge nue et droite était aussi belle que celle d'une déesse grecque. Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de ces images exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble et réduite et d'ignorer les beautés et les misères des plus magnifiques pays!
Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet à la même hallucination ou à la même erreur: une forme rapide tournait le coin de la galerie et se dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui ressemblât à mon inconnue. Peut-être avait-elle eu le temps de sortir par la rue de Valois.
Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau couvert de roses hideuses se balançait sur un masque sans âge, maigre et hâve,à en paraître mortuaire. Ce même fantôme traînait une robe à volants poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, à une prostituée ou à une mendiante.
--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, ne fuyez pas ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...
Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit à crier:
--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne sera pas semblable à moi? Regardez donc où les hommes m'ont conduite! Celle que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme, allez, fera d'elle ce que je suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres filles!
Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette aigre voix qui criait dans la nuit:
--Affreuse engeance! Affreuse engeance!