Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient affecter Mme de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du même vernis rose et compact, mais j'abandonnai bientôt ce sujet de réflexions, car M. Delavigne venait à moi.

--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin! Ah! quel bonheur! Je suis aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt francs, tenez, de la main à la main, sans que j'aie rien fait pour les gagner. Que vous faut-il? Un bon complet, n'est-ce pas? Ma parole, il y a bien six mois qu'on ne vous a aperçu dans le quartier!

Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut extrêmement affecté et ne parut reprendre goût à la vie que lorsque je lui eus affirmé que mon frère était enfin hors de danger.

--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un frère. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassiné comme Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma part de lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions jamais. Mais il est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a semblé d'abord que ça m'était tout à fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné quand j'avais sept ans, et j'ai pleuré pendant trois jours.

Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de Valère Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole bien imprudente, car sa surprise fut si vive qu'il faillit me couper une oreille.

--Mort, monsieur Bouldouyr, mort! A qui se fier, Seigneur!

Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait à sa besogne et que la mousse sécherait sur mon visage, sans que ma barbe fût endommagée.

Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:

--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il enfin, que je fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand nombre d'observations, car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous y trompez pas, je suis un observateur. Eh bien! je suis bien forcé de reconnaître que peu à peu tout le monde finit par mourir. C'est une chose que l'on ne sait pas en général. On a peine à l'imaginer et, certainement, on ne le croirait pas, si l'esprit d'observation n'était pas là pour nous faire toucher du doigt une aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc passé comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de lui. Il semblait si sûr de soi, si tranquille, si peu sujet eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle leçon, monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont les plus forts, les plus énergiques. Qu'attendre des autres?

Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce qu'était devenue cette jeune fille que l'on voyait toujours appuyée à son bras. Je fus forcé de reconnaître qu'elle avait mystérieusement disparu.