--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue récemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence. J'hésitais à vous le raconter car vous m'avez interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce sujet... Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et de goûts modestes. Il m'eût, certes, été plus agréable de vivre dans un milieu élégant et mondain, où mes qualités d'observateur eussent trouvé un champ plus large; mais je dois me restreindre au milieu plus simple où la destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à la _Promenade de Vénus_ jouer aux dominos ou résoudre les rébus de _l'Illustration,_ avec quelques amis de mon goût, quelques bons garçons comme moi que rien ne réjouit davantage qu'une saine intimité et la satisfaction d'une compréhension mutuelle.

Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant sournoisement de me noyer; mais je résistai victorieusement à cet assaut, et je ressorts de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à demi étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur.

--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis entrer cette belle jeune fille que vous savez, avec un gros monsieur rouge et content, admirablement bien rasé et passé au cosmétique. On se serait fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à un miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus très attristé de penser que cette demoiselle n'était ni avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris blonds, avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me disiez être son fiancé. Mais je remarquai qu'elle portait une alliance. D'ailleurs, elle tutoyait son compagnon. Ici encore, monsieur Salerne, mon don d'observation m'a appris que jamais les jeunes filles n'épousent les garçons avec qui elles ont été fiancées!

--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à la plus grande agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles!

--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait le jeune femme de devenir raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, répondait-elle d'un air résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le deviendrez à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un héritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oublié le nom.

--Était-elle triste? Gaie?

--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indifférente. Elle avait l'air d'être mariée depuis très longtemps.

--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil maussade ou brutal?

--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? Prétentieux, puéril, protecteur...

Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable filleul! Que n'avais-je eu, malgré mon âge encore tendre, la bonne idée de l'étrangler, le jour où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur les fonts baptismaux!