L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon esprit plus profondément sans doute que je ne l'avais supposé tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint à diverses reprises traverser mes songes.
Tantôt, couché sur une berge, je regardais une barque descendre la rivière; elle contenait une grande quantité de perruques et de têtes de cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir. En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la poitrine.
Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à galoper furieusement en frappant le pavé de ses larges sabots, qui me paraissaient larges, mous et palmés comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt.
--Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombé..._
Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur.
--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente présence pût contenir tant de cauchemars?
Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais donné à Victor Agniel.
A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais indiqué. C'était un de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient étrangement inoccupés. Nous échangions, quand j'entrais, des salutations amicales, mais nous ne savions guère que nos noms: