--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...
--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!
La patronne de l'établissement venait me serrer la main; pour moi, elle soignait spécialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituée aux repas lentement mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière de cave était un des rares endroits du monde où l'on prît en considération ma chétive personnalité.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant sa serviette, je suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'étais vraiment plus raisonnable que jamais!
Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - mais nos deux familles étant liées depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce moment de si bel appétit.
--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?
--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plaît, je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posséder un petit avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais, l'autre soir, nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa qui appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris, peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné la tête. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse, qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui était aussi sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires de l'étude et de mes projets d'avenir.
--Trouves-tu à redire à cela?
--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employé dans l'étude de maître Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une devise de marron glacé. Je suis un homme sensé, moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle.
--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonné!