--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée par une famille impitoyable et n'ayant d'issue que dans un mariage moins pénible encore que la vie que je menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite François était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un fantôme.
--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas malheureuse?
--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un ménage à diriger, j'ai une maison à surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil à tout.
--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!
--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il n'a que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor est bon, avec ses airs suffisants et solennels, et je suis assez libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, - j'ai beaucoup de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne pense qu'au passé...
Il y eut un long silence.
--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le rêve des grands poètes, on ne le réalise pas dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que l'oncle Valère se trompait sur le sens de la poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses, ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.
Et se tournant vers Lucien:
--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être heureuse de votre bonheur!
--Oui, oui, répondit-il.