Nous ne savions que répondre à si simple accueil; nous étions, je pense, préparés aux colloques les plus pathétiques, mais pas à cette naïve spontanéité!

--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela vaut mieux!

Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre, soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure comme voilée.

Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours. Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.

--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait contribué à sa mort. Mais c'est impossible, n'est-ce pas?

Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à coup, Lucien éclata:

--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous traité ainsi?

Elle parut stupéfaite et hésita un moment.

--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer... Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux. Je suis une pauvre petite bourgeoise, au fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais heureuse qu'à condition de lui ressembler. C'était cette Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère; ces instants passés auprès de lui auprès de vous, me semblaient un rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...

Elle se tut quelques secondes, puis continua: