—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.

Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une intonation respectueuse:

—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!

—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.

Beaurepaire remit son chapeau.

—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...

Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le procureur-syndic.

—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez prendre ses avis avant de livrer bataille!

—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...

De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était dans la direction de la porte Saint-Victor.