De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.

Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre de torrent...

Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la Marseillaise... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de l'hymne terrifiant de la Révolution...

Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...

La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...