A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.
On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle allait devenir mère:
«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que j'ai pour vous!»
Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste demeura consignée à la porte de son cœur.
Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.
Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.
Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.
Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en Vendée.
Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.
Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la disgrâce de Dubois-Crancé.