Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et l'irriter.

Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire d'une auberge où il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait épouser Lucien.

L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée grandissante.

Il rompit toute relation avec son frère.