Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la Convention et rétablir l'ordre légal.

Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun jouait sa vie.

Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.

Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.

—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.

Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité vertigineuse et insensible des sphères célestes.

Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la Révolution, auxquels il était étranger.

Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les principes et les libertés de la République anéantis avec les conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.

Relevant la tête, il répondit à Barras:

—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai au fourreau que l'ordre rétabli...