Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et Marie-Françoise.
Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du marquis.
Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de Brienne.
Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont elle se montrait friande.
Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de Versailles.
M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. Scipion de Roure.
Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel de la rue de l'Université dont elle était la reine.