Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons s'ouvraient, et il eût été sauvé.
Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. «Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près de Couthon et de Soubrany.
Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait jetait dans ses jupes.
La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de vendémiaire.
Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, passait grave, indifférent, souverain déjà.