Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en fit un festin de Trimalcion.
Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du directeur.
Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une discussion.
—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en faut...
—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait Barras.
—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du sang!...
—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des arrêts de mort?