—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec Robespierre...

—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...

—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.

—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...

Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer la porte avec violence.

Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui dit:

—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien particulier?

Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et la saveur de voluptés rapidement écoulées.

Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:

—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?