—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cœur sur la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se plaint de ne pas la voir assez souvent...
—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...
Bonaparte l'interrompit.
—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...
Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.
—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à la rivière!...
Et il ceignit le sabre des Pyramides.
Le 18 brumaire était accompli.
Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à demi du fourreau le don de Bonaparte:
—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...