Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades!...»
La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que de bien.»
La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie d'Auxonne.
Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme son véritable visage.
En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment disputé.
Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une famille fort influente.