Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...
—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart d'heure...
—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il redoutait les effusions du cœur.
Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était montré moins prodigue de ses caresses.
Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de La Brisée et de sa femme.
L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui donner de bien grandes preuves d'intérêt.
Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et de sa digne mais peu aristocratique compagne.