Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du fait de Renée...

Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, leur dit:

—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a plus qu'à demander au meunier...

Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.

Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes raisons pour refuser franchement.

Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut d'approfondir les motifs du refus paternel.

Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.

Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à cette confidence de sa mère...

Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...

Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de congédier les gardes-chasses...