Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le modèle des forestiers d'alentour.

C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au meunier pour alimenter son moulin.

Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.

Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son moulin, quitter le pays.

Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de ses paperasses, et de lui casser les reins.

Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque commune. Il était officier municipal et correspondait avec des agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.

—Que faire alors? avait demandé le jeune homme.

—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...

Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.

Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.