La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n’étaient pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs galons.

Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère, pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette embrassade décorative.

Les événements n’allaient pas tarder à leur prouver que la politique n’a pas de cœur et que deux souverains peuvent s’entendre cordialement et se combattre à mort ensuite.

Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu’elle n’est. L’empereur Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la loi, parce qu’il n’était point né d’une reine, parce qu’il tenait sa couronne de son épée et de sa gloire, parce qu’il personnifiait la démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l’hérédité, à la noblesse du sang.

Alexandre était tout jeune. C’était un pur slave, par conséquent un être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s’être mesuré avec le vainqueur de toute l’Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l’avait pas défait sans difficulté.

Les deux souverains, après leur embrassade, s’enfermèrent dans le pavillon vitré et délibérèrent.

Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique, mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C’était le roi de Prusse.

Frédéric-Guillaume n’avait pas été invité à accompagner les deux empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait avec anxiété le résultat de l’entrevue.

Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante, qui avaient tant de force:

—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C’est l’Angleterre seule qu’il nous faut battre!...