—Si vous en voulez à l’Angleterre et rien qu’à elle, nous serons vite d’accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais, ils m’ont trompé, ils m’ont abandonné au moment du péril.

—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui serrant brusquement la main.

L’entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la Russie pouvait avoir à l’égard de l’Angleterre.

Napoléon s’était juré de conquérir l’amitié d’Alexandre. Il s’emballait sur cette idée de l’alliance russe. Il voyait l’Angleterre écrasée définitivement et son rôle politique supprimé, par l’entente des deux grands empires.

Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points. Il était vainqueur, et c’était lui qui recevait les conditions du vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double chimère d’avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir l’époux d’une princesse souveraine.

Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l’idée d’avoir la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha tout, céda tout, abandonna tout.

De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa subsister la grande iniquité et ne donna pas à l’Occident sa sauvegarde naturelle contre le panslavisme menaçant.

Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions.

Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a été souvent mal jugée, mal interprétée, et c’est lui qui a été conquis.

Pour plaire à son nouvel ami, l’Empereur sacrifia la Turquie, vieille et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française. Il laissa entamer l’intégrité de l’Empire Ottoman. Il permit à Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie. L’appétit, à l’ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous en savons quelque chose aujourd’hui. Il sacrifie la Perse aux avidités moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la belle comtesse Walewska, qui s’est donnée inutilement, il l’abandonne. Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu’une expression historique, dont l’oublieuse postérité se moquera. L’Europe est livrée aux crocs de l’ours du Nord. Il n’épargne même pas la Suède et jette en pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer.