Quoi d’étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une obséquieuse affectation, jusqu’au jour où, fauve démuselé, conduit en laisse par l’Angleterre, il viendra se ruer sur l’empire et mordre à la gorge l’Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo.

En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de tous ces territoires cédés, qu’offrait le bel Alexandre?

Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui, tombait en extase devant ces vaines grimaces.

Alexandre promettait et Napoléon donnait.

Le czar déclarait qu’il n’aimait plus l’Angleterre. Il s’engageait, flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A quoi cela l’engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait quitte pour laisser s’écrouler les trônes et s’évanouir les rois, un instant reconnus par lui, par pure politesse, et c’est lui qui dans la main de l’Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l’épée aux doigts qui la tiennent, sera l’arme terrible enfoncée dans la gorge du géant terrassé. C’est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa noble dépouille au léopard britannique.

Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid, très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d’une alliance française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l’ami du grand homme jusqu’à la première défaite.

Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé, et où Alexandre prit constamment ses repas avec l’Empereur, celui-ci imagina d’ouvrir à l’ambition de son hôte une perspective inattendue, éblouissante...

Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim. Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l’empire turc.

Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l’Orient, à Napoléon l’Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers enfin d’accord, un champ longtemps litigieux.

A ce moment-là Alexandre s’écriait, plein d’enthousiasme pour Napoléon: