—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir l’expression de son enthousiasme.
Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui dit:
—Il faudra me rappeler à l’occasion, maréchal, ce tambour-major...
Lefebvre s’inclina. L’Empereur continua son inspection; puis sur un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange épique d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent, superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains croisées derrière son ample redingote grise...
Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser reprendre batteries et sonneries, un grand cri s’éleva de cette forêt d’hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron terrible:
—Vive l’Empereur!
Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:
—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir de m’avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s’il le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses légions d’archanges commandés par saint Michel et par saint Georges... Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!
[III]
LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L’ABBÉ
Au centre de Paris, rue Bourg-l’Abbé, une de ces voies tortueuses, habitées par de nombreux ménages d’ouvriers en chambre, et que la lumière rare et l’humidité persistante rendent moroses, le jour même où l’Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud, on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes, rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu’éclairait un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle, dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d’atelier de menuiserie.