Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de compétence qu’il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il demanda d’être réservé pour une bataille où il n’aurait qu’à foncer sur les carrés ennemis.
—Vieille bête, lui dit l’Empereur, se haussant pour essayer de lui atteindre l’oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...
Lefebvre s’inclina, tout heureux de la confiance de l’Empereur. Celui-ci lui avait promis, d’ailleurs, de lui envoyer des instructions minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l’ingénieur Chasseloup et le général d’artillerie Lariboisière:
—Je m’en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en prenant congé de l’Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...
—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d’un ton dédaigneux... Ah!... tu y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.
Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.
—Si j’y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui, nous sommes restés les mêmes qu’au temps où, elle blanchisseuse et moi simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde impériale!... Si j’aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d’armes, moi!... je suis ignorant, j’ai à peine été à l’école... je ne suis capable que de trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l’aigle que vous m’avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le plus malin de tout l’empire, quand Bernadotte et votre Fouché s’en mêleraient, d’être plus fort que moi, sur ces articles-là!...
—C’est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l’Empereur, dissimulant sous un sourire une pensée qui lui était venue et qu’il ne jugeait pas à propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux pas t’empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s’inclinera si je pose sur le bonnet de l’ancienne blanchisseuse un trophée que tous envieront!...
—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j’ai déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh! sire! qu’est-ce qu’il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout cela, que dois-je tenter d’impossible?
—Je te l’ai dit: prendre Dantzig...