—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c’est toi que j’ai chargé de la prendre!...

Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.

—Moi!... c’est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec mes grenadiers, parbleu!...

Napoléon haussa légèrement les épaules.

—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.

Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel, dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu’on prenait les villes avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c’est bon! Il l’enlèverait à l’assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait après!

Napoléon observait du coin de l’œil son vieux soldat.

Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s’en tenir sur ses qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons d’armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives, considérant toujours l’Empire comme la Révolution en armes, avec un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats. Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L’occasion du siège de Dantzig se présentait. Il la saisissait.

Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux d’attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent. Lefebvre l’exécuterait fidèlement, et au jour de l’assaut final, quand il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que rien ne résisterait à cette escalade de géants.

Lefebvre, hors d’état de commander en chef un corps d’armée, était très capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue l’armée française allait entreprendre sérieusement.