—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire et les difficultés sont grandes pour l’aborder. Elle se défend par l’espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans les neiges de la Pologne, ils n’atteindraient jamais le cœur de la Moscovie, si je ne m’assurais des magasins sur mes derrières... Voilà pourquoi il me faut Dantzig...

—S’il vous la faut, vous l’aurez!

—J’y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre... Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli... Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille Russes, la défend... C’est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de faire brûler les faubourgs afin d’ôter tout abri à l’assaillant... Ce n’est pas tout... suis avec moi sur le plan...

Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux, ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général du génie Chasseloup.

—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c’est un banc de sable, le Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n’a pas un arbre, pas une maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer, et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d’eau de trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s’ébouler en faisant brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te l’ai dit, Dantzig passe pour imprenable...

Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait toute cette explication de l’Empereur:

—Imprenable?... parfaitement, sire!...

Et il pensait tout bas:

—Pourquoi, diable! l’Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu’est-ce qu’il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de lignes et de points, avec des grandes barres qui s’en vont à droite, à gauche...

Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal: