—Qu’allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...
—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot, te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...
Henriot rougit.
—Si je m’en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous avons dormi dans la voiture du régiment...
—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le désordre d’une ville assiégée... c’était en 1792, à Verdun... Nous vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier du coin de l’œil.
Henriot répondit aussitôt:
—J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai dû la quitter... j’étais si accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...
—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces enfantillages-là ça prend quelquefois de l’importance, plus tard!... Enfin, tu l’as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur, ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n’étaient point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l’ont réclamée. Elle n’avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants; à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu la raison... il a fallu nous séparer d’Alice...
—Ce jour-là j’ai souffert comme si l’on avait mis la moitié de moi-même au tombeau!...
—Tu l’aimais cette petite Alice?... Diable! je m’en doutais bien un peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d’enfant fussent si tenaces... j’ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit Lefebvre s’arrêtant brusquement, comme s’il allait changer de route.