—J’hésitai un instant sur ce qu’il convenait de faire, reprit Henriot d’une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de l’Empereur... mais j’avais été aperçu de la garnison... déjà l’on pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes, nous allions essuyer toute une bordée et je n’aurais probablement pas pu prévenir mon général de l’existence de cette place forte... Toute notre cavalerie éparse dans la plaine s’offrirait au feu meurtrier des défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce qu’il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes: En avant!...

—Très bien!... et alors?... dit l’Empereur intéressé vivement par ce récit.

—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le glacis... J’ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s’est abaissé... Nous sommes entrés... J’ai détaché un maréchal des logis au général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était prisonnière avec son matériel...

—Combien d’hommes?

—Six mille environ!...

—C’est un beau, un grand fait d’armes!... et je vous en félicite, capitaine, pardon!... chef d’escadron, dit l’empereur se reprenant... Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade... Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce que Rapp me donne aujourd’hui son brevet à signer!... Au revoir, commandant, j’aurai l’œil sur vous!... il faut que je lise le rapport de Lasalle et que j’envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la Grande-Armée, le récit de cette belle action!...

Et Napoléon tendit la main au jeune chef d’escadron, si rapidement et si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous deux s’éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.

Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des soldats rencontrés.

—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du roi, où logeait l’Empereur.

—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre, répondit Lefebvre.