Il savait les idées de l’empereur à cet égard. Bien des fois, réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire, Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l’art de se comporter dans le monde.
—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les gentilshommes du monde moderne que j’ai fait... Tâchez de vous montrer à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme... Soyez dignes, imposants, distingués!...
Distingués!... C’était là le difficile! Ah! si l’Empereur leur avait seulement demandé d’être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les nuits à cheval, de tenter l’impossible et d’oser l’invraisemblable, ce n’était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac et de champs de bataille, ah! dame! ce n’était guère aisé!...
Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué des maréchaux de l’Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu, l’égal, devant les dames, de ces freluquets de l’ancien régime, qu’il avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu’il avait pourchassés au 13 Vendémiaire.
En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France, intitulé: L’Art du savoir-vivre, et, la nuit, sous la tente entre deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l’opiniâtre assiduité d’un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend sa théorie.
Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint, s’observa, s’étudia.
Il s’abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s’inclinait à droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui commises.
En dégustant un verre d’excellent tokaï que lui servit la princesse elle-même, il ne put s’empêcher de faire clapper sa langue contre le palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s’oublia jusqu’à dire à voix assez haute: