Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses yeux chassa les présages funèbres de la veille.

A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé, commença le majestueux passage de cette formidable armée de six cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.

Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la captivité, Sainte-Hélène et la mort.

Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme.

[XI]
LA MAISON DE SANTÉ

La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.

Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants, la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la République.

Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.