—Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou d'armes qu'on apprête. Le silence noir.
L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La bête fait un faux pas et s'abat sur la berge.
—Mauvais présage! murmure le général Haxo.
Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt.
Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait.
Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon, dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement. Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route, auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été compris et déjà obéi.
Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des flammes...
Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent.
Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.
Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas de son cheval, vers son armée.