Cet incroyable complot—en laissant de côté les alliances royalistes, les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et l'affermissement du nouveau pouvoir—prouve la force qui gît dans la volonté humaine.

L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.

Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet; qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.

Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles, demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa conception, fut donc avant tout un chef-d'œuvre de volonté.

Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait frapper l'invincible nation, non pas au cœur, mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a empêché Napoléon II.

Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir le visiteur.

Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.

La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.

—Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le bienvenu!... Quelles nouvelles?...

—Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...