—Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte de savoir si une dépêche est arrivée...

—Aucun courrier n'est encore venu de Russie...

—L'Impératrice?

—Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend un courrier...

—Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de la Moscovie?...

—Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un démon le protège...

—Vous êtes d'un cœur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas tarder à être vengé!...

—Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au cœur, comme il m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...

—Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu, mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...

—J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi, comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France... prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes, gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...