La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie.
Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne, ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin, une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les derrières de l'armée de son pays.
La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les invasions des barbares.
On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait 50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens, et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens, Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais.
Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage à nos troupes.
Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon, de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant, détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse, avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées, le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes.
L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient pas donnés par des officiers allemands.
Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers.
A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux de bœufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler, les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney, Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses. Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes défilaient, où les marchandises, les produits, même les œuvres d'art, de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant. Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route était véritablement sans retour, l'exode définitif.
Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se remorquait avec des bœufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages des Vandales et des Huns.