Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le quittait jamais.
Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire, avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace.
Napoléon avait combiné une manœuvre hardie. L'armée russe était divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le nord,—c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre, le corps du prince Bagration, au sud—avait sa ligne sur le Dniéper, qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait, tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper.
Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait l'exécution du plan et se dérobait.
Il se produisit, en même temps, un conflit funeste dans l'armée française. Mécontent du retard que le roi Jérôme avait, selon lui, apporté à joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur retira à son frère son commandement et le plaça sous les ordres du maréchal. Le roi de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit de son commandement. Ce conflit entre Davout et Jérôme se prolongea assez pour permettre au prince Bagration d'échapper et de profiter de six à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper. La première partie du plan, l'écrasement du corps d'armée du sud et l'interception des communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avorté. Restait la seconde manœuvre, la plus importante: l'enveloppement de l'armée du nord dans le cul-de-sac de la Drissa.
Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée d'ailleurs si mauvaise de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui s'était rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg et d'Armsfeld, insista auprès d'Alexandre pour que l'on évacuât la position. Napoléon, devant qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors le poursuivre.
La chaleur était accablante. On était au mois de juillet. L'armée suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette poursuite en des plaines où bientôt la neige allait étendre son linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants de la Bérésina, où les soldats couraient se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de marbre pour recevoir, par charretées, les corps raidis, sanglants, broyés de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient de l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa!
Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napoléon même, les grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la façon dont les choses s'étaient passées en Italie, en Hollande, en Autriche, en Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journée comme Marengo, Austerlitz ou Friedland ne livrât la Russie entière à l'Empereur. Il n'y avait plus qu'à se mettre à astiquer les buffleteries et à fourbir les plaques des ceinturons, afin de défiler proprement sous les yeux des belles Moscovites, le fameux jour de l'entrée joyeuse et brillante dans la capitale des czars.
La bataille cependant se faisait désirer. On eut un matin l'espoir que l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre.
Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de Fatowa, à Mohilew, à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches, des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Français, ne pouvait compter sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commençait.