On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna; elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine, au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière. Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.
Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire, qui s'annonçait comme importante.
Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu terrible.
Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques et dégagea les aventureux éclaireurs.
—Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres.
—Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent.
—Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est ouverte... En avant!...
Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait, s'abritait, s'effaçait, disparaissait...
La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là.
Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie blanche.