Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.
La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur, de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de Tolly.
La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait par-ci par-là les conquérants égarés.
Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les soldats.
Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus disposés aux plaintes et aux récriminations.
Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur. Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout, voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté; jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur. En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire, cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814, abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef d'état-major après la défaite de son général.
A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre entra dans la maison où logeait le prince de Wagram.
Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres pour la mise en mouvement de la garde.
—Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied gauche...
—Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur nous emmène-t-il?