—A Smolensk!

Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de Russie déployée.

—A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat est plus heureux que moi!...

Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y avait bien de la mélancolie visible:

—Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!

Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de l'Empereur à son ami Berthier.

Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son œuvre et ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux steppes russes.

Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant donna les ordres pour la mise en marche de l'armée.

Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.

Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.