La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance des désastres promis luisait dans son œil irrité. Il commençait à comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait, sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune, égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre et la notion des réalités.

Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux.

—Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant du regard Berthier et Lefebvre.

Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:

—Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix glorieuse et de nous faire retourner en France...

—La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale, Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?

—Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant...

—Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le cœur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine, le matin du 18 brumaire...

—Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...

—Oui... après Iéna, devant Dantzig...