—Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser échapper...
Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:
—Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme... Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir, me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état de l'armée? je veux le savoir!...
—Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage et l'insubordination...
—Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à abandonner le drapeau?
—Non, Sire, mais ils grognent...
—Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...
—Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre approche...
—Oh! nous les rejoindrons!...
—Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il, ce demain-là?...