—Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou, assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit Napoléon avec conviction.

Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits, comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle, il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire, ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.

Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.

—En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué, saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et chacun le prévoit!...

—Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves, des héros!...

—Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie, voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter, que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la leur grossit...

—Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque chose?... As-tu un plan..., une idée?...

Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique.

—Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous, qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le ferons!...

—Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des avantages acquis? demanda Napoléon.