—Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui, je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...

—Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre... Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...

—Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?

—Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.

—C'est aussi ton avis, Lefebvre?

—Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage, l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la Pologne...

—La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu! vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...

—Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle pour Votre Majesté!...

Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le volontaire des armées de la République courant à la délivrance des peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement.

—Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays... les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis, n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?... Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna: j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou que leur sort se décidera!