Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles.

Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la raison, de la politique, de la prévoyance.

Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk, avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna, de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.

Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.

Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique; par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs; il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais, mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à leur bassesse.

Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.

Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son beau-père,—qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc désolé et mourir dans le plus cruel abandon,—répondit à Lefebvre et à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa marche ni à se cantonner à Witebsk.

—Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité, ne sont point si aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été; mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée, réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir, le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur, toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre, que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au Kremlin!

Le coup de dés était jeté et la France avait perdu.

Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk.