Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la ville.
Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque.
Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au lendemain matin l'assaut.
Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division Friant.
Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice, la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son œuvre. La route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly, fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables; les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres.
L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la répétition de la tragédie de Moscou.
Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon pouvait s'arrêter.
Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et l'on douterait de la victoire finale.
Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur Moscou.
Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou, presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la paix.