Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement avec ses convives ordinaires.

Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont sa tête était l'enjeu.

A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher, en même temps que tout le monde.

A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux.

Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service l'office dont il s'était procuré la clef.

Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à rechercher au garde-manger quelque relief du dîner.

Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait, avec l'échelle du jardinier.

Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage supportant des rosiers grimpants.

Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.

L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré le passage.