—Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur exécution!...
Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.
Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser; il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet. Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte.
Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible. Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»
A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance, étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était susceptible de mettre en défiance le naïf colonel.
«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les doubles appointements aux officiers.»
Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin.
Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne.
Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les armes à la troupe.
Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle. Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation.