Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du gouvernement dont il lui donna les noms.
Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain. Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante. Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau, qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite, aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.
Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement, qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.
Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot, qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée.
Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.
Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.
Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.
Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.
Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.
Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général Hullin, son ami.